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“Juste la fin du monde” : la fin d’une ère dolanienne?

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Loin de moi l’idée de décréter la fin de quoique ce soit de manière péremptoire, ni de sous-entendre qu’il s’agirait d’une « mort » créative. Au contraire, il me semble que Juste la fin du monde, adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce et sixième film de Dolan arrive comme un point d’orgue, une note finale tenue dans toute sa splendeur à la fin d’un concert où cinq mouvements ont dialogué avec un même orchestre.

L’œuvre évoque le retour dans sa famille d’un dramaturge à succès après douze ans d’absence. Ses proches sont tous taraudés, voire torturés par la même question : pourquoi ce retour après tant d’années ? Et le seul à avoir la réponse -son récent diagnostique et sa mort prochaine- ne parvient pas à la formuler. Bref, un film basé sur les relations ou plutôt l’absence de relations entre les membres d’une famille, une œuvre qui explore l’isolement de l’être au sein même du familier, les tentatives désespérées de créer une connexion au cœur même de l’aliénation.

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Le film frappe par la maîtrise qu’il affiche. Non que les précédents films de Dolan manquaient de maîtrise, mais ils possédaient souvent ces moments fougueux, ces plans étirés un quart de seconde de plus, cette musique ajoutée soulignant un tantinet trop la brillance esthétique : en soi, tout ce à quoi un jeune prodige du cinéma emporté par son élan créateur, n’aurait pu résister. Or, ici, une forme de sobriété domine au cœur de cette tension familiale. Quelqu’un m’avait dit : « je n’ai pas aimé. Ca ne fait que crier de façon hystérique pendant deux heures ». Je m’attendais donc à du survolté, du surjoué, du Dolan sous acide. Mais en réalité, il me semble que ce film est certainement l’un des plus contenus de son œuvre, plus proche de Tom à La Ferme, qui est souvent considéré comme son film le plus « technique », et tout aussi violent psychologiquement. (Et bien d’autres éléments rapprochent les deux œuvres, mais ce n’est pas le propos ici !)

Finalement, Juste la fin du Monde peut se lire comme le film d’une nouvelle ère, celle d’une nouvelle maturité (je dis « nouvelle » car il me semble quand même qu’il faut déjà une sacrée maturité pour créer un film comme J’ai tué ma mère à 19 ans !).

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Dolan utilise ses forces : la même équipe que sur Tom à La Ferme ( le compositeur Daniel Yared qui nous éblouit à nouveau par sa musique et l’excellent André Turpin offre une photographie encore une fois impeccable, toute en miroitements…ah ! Ces jeux de lumière avec les fenêtres et les portes !), une intrigue « littéraire » qui offre au réalisateur un canevas de mots purs, des traits qui mêlent extrême violence et désespoir profond, des tirades folles mais aussi tellement maîtrisées…Mais c’est aussi un film qui explore plus finement qu’auparavant les non-dits et les traumatismes infimes et nombreux qu’une famille peut abriter en son foyer, et dans lequel les cadrages « dolaniens » déstabilisent moins et appuient plus le propos. Un film qui peut-être annonce que Xavier Dolan est prêt à dépasser les frontières de ces huis-clos affectionnés, à embarquer vers un nouveau virage de sa carrière. Ce qui n’est pas étonnant lorsqu’on considère les caractéristiques de son prochain projet. Un tryptique. Tourné à Hollywood. Avec des acteurs américains. Embrassant une période considérable de la vie d’un personnage: l’ambition de Laurence Anyways, les moyens de Juste la fin du Monde, la maturité de tous ses films additionnés.

Nous vivons donc bien avec ce film, selon mon humble opinion, juste la fin d’un monde, et il va sans dire que j’ai hâte de découvrir le prochain que Dolan s’apprête à déployer sous nos yeux.

L.A