Election day

   Terribles sentiments de lassitude et d’appréhension. Donald Trump vient d’être élu président des Etats Unis d’Amérique et ce joli petit concept assez solide qu’était “le Monde”, “mon Monde”, s’effrite un peu plus. Au-delà même du choc et de toute dramatisation émotive, je prends conscience que nous avons tendance à vivre dans nos bulles, à contempler nos propres vérités, écrites par nous-mêmes pour nous-mêmes sans même vérifier si notre bulle n’est pas une minuscule poussière dans un étang profond, gorgé d’immondices et de relents putrides. L’image est peut être excessive, mais c’est véritablement le sentiment que j’ai aujourd’hui: comme si les franges éduquées, “bien pensantes”, tellement heureuses de se penser “intelligentes”, avaient oublié de regarder au-delà de leurs binocles. Depuis le début de cette campagne présidentielle, mon esprit refusait purement et simplement qu’un tel résultat soit possible. Pas en 2016. Pas alors que le premier président noir des Etats-Unis, homme politique qui a éprouvé ses limites et ses contradictions, mais homme politique avant tout mesuré et compétent, quitte la Maison Blanche. Et pourtant.

   Et pourtant, ce que mon esprit a négligé de considérer, c’est cette réalité. Cette réalité qui concerne des milliers de votants entretenus dans la peur de l’autre par les médias, engoncés dans leurs certitudes primaires et poussés au repli sur soi par des épouvantails aussi vieux que notre civilisation mais toujours aussi efficaces malheureusement: “Attention, votre malheur, votre pauvreté, votre misère, tout cela est causé par l’Autre. Celui qui vous envahit, qui vous vole votre job, qui viole votre femme.” Les faits, les chiffres, la réalité démentent tous ces énormes raccourcis sensationnalistes mais cela n’importe pas à l’américain moyen, cet homme ou cette femme qui ne désire pas faire face aux complexes ramifications des phénomènes sociaux et politiques. Attention, je parle de “l’américain moyen”, mais loin de moi l’idée de stigmatiser une seule population. Nous pouvons tous être dans cette situation! Et S’obstiner à croire que cela est faux  en se réfugiant derrière notre réflexe de survie bien pensant serait encore l’attitude la plus dangereuse aujourd’hui: peut-on encore dire désormais “on ne ferait jamais cela”, “cela ne se verra jamais dans notre pays”, “Notre histoire nous a fait revenir de trop loin pour que l’on sombre à nouveau”?

   Il me semble que cette élection nous ramène à une réalité triste mais ô combien pesante aujourd’hui: le combat pour un monde juste, éthique, pour une gouvernance éclairée et expérimentée n’est jamais acquis. Notre histoire commune, notre organisation mondiale, notre  paysage géopolitique, bref, cet étrange labyrinthe kafkaïen que les Hommes ont construit pour eux-mêmes, nous imposent d’être constamment vigilants, de constamment poser la question de la légitimité de nos actes, de constamment dépasser les premiers sentiments de lassitude et d’incompréhension face à un Monde qui perd de son sens dans le tumulte des voix, aujourd’hui amplifié par les médias et les réseaux sociaux.

   Aujourd’hui, la lassitude l’a emporté chez beaucoup trop de gens, ils ont abandonné leur premier privilège, celui de réfléchir, de confronter, de peser les enjeux et de choisir la pertinence et non la facilité. Au lieu de continuer de chercher laborieusement, sans espoir de succès assuré certes, mais de chercher toujours une réponse à une situation complexe, ils ont baissé les bras et ont donné les armes à un chien de garde en lui disant: “vas-y, grogne, montre des dents, mord, détruit, j’en ai assez de réfléchir à mieux, je choisis le Carnage.”

   Lassitude en effet devant un tel choix mais aussi douloureux sentiment d’urgence: contre le carnage, seule la lucidité peut vaincre, seul un regard éclairé, informé, débarrassé des scories médiatiques peut espérer construire du sens à nouveau. Lire, confronter, comprendre, discuter, défendre, enseigner, démêler l’inextricable, confondre l’inacceptable …Des mots, des actes qui me semblaient si évidents, si acquis et qui pourtant sont dangereusement mis en péril par cet évènement aujourd’hui. Donald Trump vient d’être élu président des Etats Unis d’Amérique et ce joli petit concept assez solide qu’était “le Monde”, “mon Monde”, s’effrite mais ne s’effondrera pas.

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